Détecter les mensonges grâce aux comportements non verbaux

La rédaction d’IFE Learning Lab – Est-il possible de contrôler complètement son comportement sans être trahi par ses réflexes ?

Éric Goulard – Les scientifiques ont aujourd’hui la certitude que nous réagissons tous inconsciemment aux émotions. Les micro-expressions du visage sont clairement des signes visibles d’une émotion ressentie. Ces réflexes sont ultrarapides. Leur durée peut aller de 1/2 seconde à 1/20 de seconde. Elles peuvent aussi être subtiles. Dans ce cas, elles apparaissent seulement sur une partie du visage ou alors de manière très faible. Lorsqu’une personne tente de tricher dans la relation, elle a tendance à vouloir cacher un certain nombre de comportements parasites qui pourraient laisser croire à son interlocuteur qu’elle ment. Or, nous ne pouvons pas contrôler complètement notre comportement.

Notre système de défense réagit extrêmement rapidement dès qu’une menace se présente. Il veille, tel un antivirus fonctionnant en tâche de fond. Cette couche cérébrale très ancienne est aussi appelée système limbique. C’est le siège des émotions et des réflexes.

Dans la vie de tous les jours, nous subissons tout le temps nos réflexes. Nous ne pouvons pas les contrôler. Ce sont des courants électriques provoqués inconsciemment. Ils sont là pour nous protéger. L’envers du décor est qu’ils jouent aussi en notre défaveur lorsque nous mentons ! Un œil aiguisé ou une personne bien formée pourra très vite repérer l’apparition de ces réflexes avant même que l’interlocuteur ait eu le temps d’exprimer ce qu’il pense. Le système de défense fonctionnant en permanence, il perturbe la communication que nous voulons transmettre aux autres.

La rédaction d’IFE Learning Lab – Dans quelle situation, le décodage des comportements et des mensonges peut être utile ?

Éric Goulard – Le message que nous souhaitons communiquer est construit par une couche cérébrale nettement plus récente en termes d’évolution : le néocortex. Ce cerveau humain pense, réfléchit, analyse et produit les messages. Il est beaucoup plus lent que le système limbique.

Ce cerveau pensant est aussi celui du mensonge. Il crée des messages dans le but de communiquer et aussi parfois de tromper les autres. Tout dépend du message que votre interlocuteur à l’intention de faire passer. Si vous lui annoncez une bonne nouvelle et que cela ne lui plaît pas, vous verrez peut-être apparaître sur son visage une micro-expression de colère, tristesse, dégoût ou mépris et une seconde plus tard il vous dira avec un grand sourire « je suis vraiment très content pour toi ! ». Cela est valable dans bien des situations.

Prenons l’exemple d’une négociation. Votre interlocuteur entend votre proposition. Dans la fraction de seconde qui suit, vous apercevez une microréaction sur le coin de ses lèvres : il vient de sourire très brièvement, avant d’afficher une mine un peu triste. Il vous dit « C’est trop cher, il va falloir faire un effort sur le prix ». Sa micro-expression de joie a trahi sa satisfaction d’entendre le prix que vous lui avez annoncé. Le bon négociateur sait qu’il a vu juste, et il ne lâchera rien ! Le mauvais baissera son prix…

Nous avons appris à écouter ce que les autres disent en utilisant le langage parlé. Nos yeux peuvent nous en apprendre bien plus sur nos interlocuteurs, car nous pouvons connaître leurs émotions et leurs intentions avant qu’ils aient eu l’occasion de s’exprimer verbalement. Les mots résument notre pensée, mais les fuites comportementales montrent ouvertement aux autres ce que nous ressentons vraiment au moment précis où l’émotion surgit dans notre cerveau. Il suffit de savoir les reconnaître pour conserver une longueur d’avance dans les relations avec les autres.

Le menteur sera toujours dans une situation plus délicate qu’une personne qui dit la vérité. Il lui est nécessaire de contrôler ce qu’il veut dire, mais aussi ce qu’il veut cacher. Même un bon menteur peut rencontrer des difficultés à un moment donné de la relation. Le simple fait d’affronter le regard de l’autre ou de mesurer inconsciemment les conséquences de son mensonge peut donner lieu à des réflexes parasites totalement incontrôlables. Ces réflexes sont visibles à d’autres endroits du corps : épaules, bras, mains, pieds, jambes, etc. Les interactions avec l’environnement et les objets qui l’entourent sont aussi à prendre en compte.

La rédaction d’IFE Learning Lab – Si l’effet Pinocchio n’existe pas, comment parvenir à détecter les mensonges ?

Éric Goulard – Mais attention ! Le menteur n’a pas, comme beaucoup de gens le pensent, un comportement typique ou un nez qui s’allonge. Il n’est pas tout rouge et transpirant, il ne montre pas forcément de signes stress, il n’a pas les yeux dirigés dans une direction spécifique. Il n’existe aucun signe typique et fiable qui peut nous indiquer quand une personne ment. L’effet Pinocchio n’existe pas ! Le menteur peut avoir un comportement comme vous et moi.

Mais il arrive toujours un moment où un indicateur comportemental vous renseignera sur une tentative de tricherie en cours. Cela peut être très pratique dans les situations de la vie professionnelle (négociation, relation client, achat, recrutement, relations avec des collaborateurs ou des patients, etc.) ainsi que dans la vie personnelle (relations amoureuses, relations avec les enfants, jeux de société, etc.) La vie ressemble parfois à un jeu de poker…

La rédaction d’IFE Learning Lab – Quelles sont les précautions à prendre pour détecter les mensonges ? Tout le monde peut-il y arriver ?

Éric Goulard – Il est important de prendre le temps d’analyser la personne dans une situation de confort avant de procéder à une analyse de son comportement et des interactions avec l’environnement et les autres. Quelques minutes peuvent suffire à établir la base de l’analyse : le comportement de référence. Il s’agit du comportement de la personne lorsqu’elle est dans une situation de confort, c’est-à-dire qu’elle est à l’aise et qu’elle ne ressent pas de stress.

Ensuite, vous serez en mesure de repérer et d’analyser les variations comportementales, dont notamment l’apparition de gestes de réconfort. Toutes les interactions avec l’environnement vous en apprendront aussi beaucoup sur son état émotionnel.

Les incohérences entre ce que la personne dit et ce que son comportement exprime vous seront très utiles pour repérer les mensonges et toutes les petites tentatives de tromperie parfois « sans importance ».

Ce sont des points que j’aborde systématiquement dans les formations en communication comportementale. Il est nécessaire d‘être très prudent lorsque l’on analyse la communication d’une personne et encore plus s’il s’agit de détecter les mensonges. Des techniques existent qui peuvent nous en apprendre plus sur les autres. Ces outils ont été développés par des psychologues, anthropologues, neurologues et des sociologues depuis des dizaines d’années. Aujourd’hui, ils sont utilisés par les grandes administrations américaines (FBI, CIA, NSA, US Marshal, etc.) et les services de sécurité partout dans le monde.

Il a été également démontré qu’avec un peu d’entraînement, tout le monde peut y arriver. Il suffit de savoir ce qu’il faut observer et écouter.

Eric Goulard, expert en communication non verbale, est spécialisé dans la crédibilité (dont la détection du mensonge et les techniques de persuasion).
Auteur de plusieurs livres, il est aussi consultant, formateur et conférencier en France et en Belgique.

Il intervient auprès d’entreprises pour des projets qui requièrent l’observation des comportements, l’analyse et la gestion des émotions, ainsi que l’utilisation de techniques de communication persuasive.